Marc Fumaroli :

« J’interprète le sentiment d’un grand nombre de Français, surpris et déroutés par l’association d’un chef-d’œuvre de notre tradition artistique et d’un artiste pop dont la valeur est artificiellement augmentée pour des raisons davantage boursières qu’artistiques. Bientôt nous pourrions retrouver des Murakami à Notre-Dame de Paris ou à l’abbaye de Cluny. Et je sens qu’il y a une partie du public qui s’estime floué par ce genre de démarche.

C’est le problème de l’art contemporain : tout ça ne mérite pas le nom d’art. Et on l’installe dans un lieu qui est le produit d’une tradition de toute autre nature que celle de ces objets boursiers. À la limite, par cette introduction de cet artiste japonais au Palais de Versailles, on impose à tout le monde une forme d’art que le public refuse.

C’est même davantage un refus qu’avec Jef Koons, il y a deux ans. Mais ils sont aussi affreux l’un que l’autre. Ce sont des industriels du jouet pour adulte. Ils ne mettent pas la main à la pâte eux-mêmes, ils ont des ateliers. Cela vient de la manœuvre de Saatchi, qui avait lancé les Young English Artists il y a dix ans comme une marque de lessive, et ça a marché. Parce qu’il y a eu le boom économique et la multiplication de millionnaires à travers le monde, peu préparés à raffiner leurs goûts et anxieux d’utiliser leurs fortunes. Faute d’aller chercher du Titien ou du Picasso, qui demandent du discernement, ils éblouissent leurs amis en achetant ces œuvres bizarres, drôles, funny et fort coûteuses pour les placer dans leurs lofts et faire des party. Et du coup, leur cote croît.

On peut en rire, ce n’est pas tragique, mais c’est une tendance de la société contemporaine qui me paraît inquiétante. La nouvelle forme de civilisation est frappée de gigantisme et de ségrégation sociale, avec une petite élite immensément riche qui peut tout se permettre, y compris d’acheter des jouets pour milliardaires.

La croisade européenne que j’ai entreprise avec Paris-New York et retour, c’est de résister. Pour les langues, il faut résister au globish anglais. Pour l’art, nous avons un gigantesque patrimoine qu’on ne peut insulter par l’adjonction d’un kitsch de dixième ordre. »

dans Le Soir le 15 septembre 2010.

Philippe Tesson :

« il y a d’autres endroits pour abriter les fantaisies au demeurant charmantes de Murakami : les Écuries du Roi à la rigueur, le 104 rue d’Aubervilliers, caprice républicain qui n’a jamais servi à rien, Disneyland, les grands magasins du Printemps, que sais-je… »

dans La Croix du 9 septembre 2010.

Christine Sourgins :

« Voilà, Versailles a nouveau transformé en « machine à coter », à la merci de l‘Art Financier. Après le kitsch de Koons, celui de Murakami, comparez le Rabbit argenté du premier et le Bouddha ovale du second : dans ces jouets pour milliardaires, qui a singé l’autre ? Il s’agit d’ une OPA inamicale au détriment du Château à qui on accole maintenant l’ étiquette « kitsch », ce qu’on ne lisait jamais auparavant. Les artistes qui pratiquent un art non spéculatif sont évincés. Le public est manipulé par cette disneylandisation qui prétend démocratiser Versailles en y introduisant la culture populaire ; en réalité, l’Art Financier exhibe les signes esthétisés de l’aliénation de la culture de masse. Une poignée de spéculateurs, eux, voient la valeur de leurs collections rehaussées du prestige d’un monument historique insigne, ils sont les vrais bénéficiaires de « l’événement ».

L’Art Financier se moque de produire des œuvres qui aient des qualités esthétiques, son seul critère est la valeur financière. Celle-ci est construite par une mise en réseaux où collectionneurs, galeries, salles des ventes, musées, médias s’allient pour ressasser un nom, une oeuvre et faire monter les prix : le savoir faire a été remplacé par un faire savoir. Mr Pinault possède la grande salle des ventes Christie’s, le journal Le Monde était aussi dans son giron…etc, son amitié avec Mr Aillagon qui règne sur Versailles, dessine les contours de cette union sacrée financiers/fonctionnaires caractéristique de l‘Art officiel français.

Il faut sortir de la rhétorique d’Aillagon et consorts qui accusent les défenseurs du patrimoine : « Vous êtes intolérants, vous ne vous ouvrez pas à l’autre, à la modernité etc ». C’est le contraire. L’Art dit contemporain est partout, dans la rue, dans les entreprises, dans les grands magasins, à l’école, pas que dans les musées… Il a le monde contemporain pour lui, pourquoi veut-il investir encore le patrimoine ? Parce qu’il est totalitaire et qu’il refuse l’altérité, celle du passé ou celle des contemporains qui ont d’autres valeurs que le « chic choc cher ». L‘Art financier est intolérant et prédateur. Il y a une diversité culturelle qui est parallèle à la diversité naturelle. L’architecture du XVII, XVIII ou XIXéme, c’est comme le panda : une espèce en voie de disparition, à protéger d’urgence. On ne peut faire cohabiter un panda et une hyène même déguisée en schtroumpf. Pas plus qu‘ on ne greffe une nageoire à la place d’un pied, sans créer un monstre… Il y a une écologie culturelle. Je veux bien que le patrimoine soit « un processus et pas un corpus », mais c’est un processus cohérent. Peu importe que Koons se distingue par une touche porno-trash, et que le japonais revendique la puérilité : le Financial art relève d’un système incohérent et même antithétique de la culture classique.

A partir de 1917, une véritable révolution artistique voit le jour : Duchamp transforme un urinoir en œuvre d‘art. C’est le coup d’envoi d’un art conceptuel où ce n’est plus l’objet créé qui compte mais l’intention, le « discours ». Duchamp cesse de créer pour décréter l’art. En fait, il change la définition de l’art. Désormais, une œuvre est d’art, non parce qu’elle est belle ou qu’elle a du sens intrinsèquement, mais parce qu’un artiste affirme que c’est de l’art et parce qu’une institution ou un pouvoir le confirme. Cette particularité fera l’aubaine des réseaux d’Art Financier. En quelques décennies, serrer la main des passants dans la rue, mettre des excréments en boîte ou vendre sa vie en viager comme Boltanski, tout est devenu de l’art, si « on » vous le dit . La révolution duchampienne consiste à étendre indéfiniment la définition de l’art, or à force de souffler dans un ballon, il explose : nous en sommes là. Mais le grand public l’ignore, trompé par l’usage du mot « art » qui a maintenant une autre définition que celle de Le Brun, Boucher ou Delacroix.

L’AC excelle à piéger. Par exemple : aller voir Koons ou Murakami pour « se faire une idée », c’est affoler le compteur des visites de Versailles, donc être enrôlé de force dans les statistiques de Mr Aillagon, être compté dans les supporters de l‘Art Financier… alors que beaucoup de visiteurs sont ressortis furieux du Château ! La ficelle est grosse, tout comme la lettre interdisant aux conférenciers la moindre critique contre Koons : une censure qui a ému Le Canard Enchaîné. A la longue, les gens s’ aperçoivent que l’art est nu et l’argent roi. D’autant qu’une critique cultivée et dissidente de l’Art dit contemporain a vu le jour.

Mais comme à chaque fois qu’il y a de grosses sommes d’argent en jeu, l’opacité est de règle. Mr Aillagon avait supprimé le livre d’Or, sous prétexte que c’est « ringard » : il a cassé un thermomètre qui indiquait une certaine fièvre ! Il se murmure aussi que certains Tour Opérator étrangers sont fâchés : un chinois, un australien, va -t-il traverser la planète pour voir cet art international qu’on voit partout ailleurs ? Des mécènes aussi sont chagrinés, eux qui font un travail sérieux de restauration peuvent sentir qu’on leur confisque les retombées médiatiques. Restaurer les plomberies est moins fun que la bonbonnière de Murakami…moins croustillant pour la presse (le scandale fait partie de la construction de la valeur dans l’Art Financier, habile à récupérer l’indignation et à la transformer en notoriété).

Xavier Greffe, économiste spécialisé dans l‘art, répugne à parler de marché pour l‘Art Financier car ce « système » ne répond pas à la définition classique des marchés (à la différence de l’Art moderne ou ancien) qui suivent des lois. Ce sont, en art comme ailleurs, les excès du système qui vont provoquer son effondrement. Dans leur complaisance avec la finance et les médias qui font l‘AC, les politiques ne sont pas toujours très clairvoyants. Pompidou a laissé Beaubourg ; Mitterrand, l’Arche de la Défense ; Chirac, le musée du Quai Branly. Le locataire actuel de l’Élysée a-t-il vraiment réalisé qu’il sera étiqueté comme ayant promu un style d‘AC : le « Blink-blink » ? »

le blog de Christine Sourgins.

Jean Clair, ancien directeur du Musée Picasso :

« Plaisir de l’avilissement, reflet de ce que Proust eût appelé le snobisme de la canaille, propre aux élites en déclin et aux époques en décadence, grince l’ancien directeur du Musée Picasso. L’objet d’art, quand il est l’objet d’une telle manipulation financière et brille d’un or plaqué dans les salons du Roi-Soleil, a plus que jamais partie liée avec les fonctions inférieures, exhibant les significations symboliques que Freud leur prêtait. »

dans Le Monde du 3 octobre 2010.

Roxana Azimi :

« Kitsch, grotesque et puérile »

dans Le Journal des Arts du 8 octobre 2010.

1 Réponse » to “Ces pensées qui nous soutiennent”

  1. Pagès dit :

    Nous avons un amour des monuments anciens. Versailles reste un palais magnifique dont qu’il faut absolument respecter.
    La révolution française a fait d’effroyables dégâts dans nos bâtiments par fureur contre le passé royaliste, mais d’autres par goût de l’argent.
    Heureusement, des associations tentent parfois avec succès de restaurer le passé et faire de la formation professionnelle pour des jeunes sans emploi.

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